TOUT EST PERDU SAUF LE BONHEUR, tout l’art d’une prosodie sobre, par Jean Palomba, Revue TERRE à CIEL

Jacques Prévert (1900-1977)

L’ESPÈRE-LUETTE, chronique poétique

Thézame Barrême : Parce que les arbres marchent*

La marche du titre est à mettre en résonance avec ce mantra de Prévert « tout est perdu sauf le bonheur ». C’est un chant qui s’écrie, s’est écrit mot à mot, avec les mots simples des comptines et des chansonnettes. C’est aussi un roman au sens moyenâgeux du terme : œuvre narrative en vers où les passions, les sentiments et les mœurs sont objectivement et subjectivement représentés. Mais c’est un vaste drame où le cœur et la pensée d’une femme sont encore tuméfiés par les coups de l’autre, Monsieur le mal-mâle, l’homme aux mots de fer, enfermé dans un cauchemar qu’il inocule, poison violent, prison mentale dans laquelle celle qui chantait, l’amante, devenue mère, est tuée à petit et grand feux, torturée au fil de la lame, celle des phrases en capitales dans le texte à lire.  Sont mis en opposition la claire densité d’un roman personnel et les cercles de l’enfer d’un autre (Monsieur) défiguré par la haine.  

Il y a une sève qui court tout le long des petits buissons de textes dans le livre qui maintient l’esprit en éveil même au plus proche de la mort. Il y a un clignement qui laisse entrer la vie entre deux archipels de cils mouillés de peine. Averses, gros grains, orages, ouragans et cataclysmes de larmes. Pourtant, c’est encore une amoureuse qui chante et murmure, une sœur qui parle, une mère qui berce et psalmodie une ritournelle comme on passe un baume sur la peur tout contre la douleur et pour le courage. Cœur face à un arbitraire qui a perdu le sens commun, comme on dit.

En ces temps où l’identité voudrait faire souche, où les bourreaux sont appelés à sortir des urnes pour ériger des murs, Parce que les arbres marchent insuffle un élan, une rage pris, cherchés, fouillés au plus profond de l’être, dans cet endroit ineffable et qui échappe où réside ce que l’auteure nomme son cœur-rage. Histoire intime, chant de révolte au féminin contre la violence faite à une femme, à chacune à chaque instant, Parce que les arbres marchent est aussi un écho à ce vers transfiguré de Brel : « Moi je t’offrirai des perles de mots ». Car c’est ainsi qu’il est conçu. 32 chapitres, 32 titres, 32 mots qui vont infuser dans la page et produire le texte où court la voix. Ils s’entendent comme des gouttes de pluie, s’égrènent comme des secondes, se discernent comme des lueurs dans la nuit, des étincelles de jour en courses syllabiques dans la phrase : Parce que les arbres marchent – tout l’art d’une prosodie sobre, mouvante, imperceptible parce qu’ irréductible, énergique et farouche. Alors, dans cette fuite fruitière, on saisit la moindre inflexion de celle qui dialogue au plus près de l’ouïe, de sa pensée qui s’ébroue au fil du temps de la marche. Un fil d’écriture déroulé pour recoudre une plaie que l’autre enviolenté aurait voulu mortelle.

Parce que dans tout poème, il y a la voix, la main, le fil, la mémoire et le rêve, Parce que les arbres marchent est poème. Chanson poème, roman poème et poème conte. Roman narrant la réalité des affres, conte avec ogre et enfant portant en transparence le réel incompréhensible. Poème d’abord écrit à la main par un arbre-femme qui se ré-invente dans la marche, ses mains comme des branches, ses mots sur des feuilles dont les tiges sont des pieds, des ailes en rameaux. Marcher pour s’envoler vers les souvenirs, leurs secrets et leurs secrets d’enfance, et surtout vers l’à venir, ce chemin qui vient : ligneux et mélismatique comme l’écorce essentielle des arbres de Thézame Barrême.

[extrait] :

RIEN ! TU SERS A RIEN !

UN CHIEN SUR SA PAILLASSE !

RIEN ! J’AI DIT ! RIEN !

La fois d’après, j’ai bien servi, ma sœur.
J’ai bien servi.

Très bien servi.

J’y suis allée.
Comme non jamais.
J’y étais allée.

Et je n’en reviens pas.
Toujours pas.

L’épreuve du rêve.
La guerre du feu.
Feu !

J’en reviens pas.
« T’aurais fait quoi à ma place ? »

Place.

PLACE. Un village rempli de petits vélos rouillés.

C’est là qu’on vivait. Ma sœur.

Les genoux dans les orties. Et les papillons mordorés.

Un village où il n’y avait pas de place. Pas de place du village.

Juste une ligne, une rue, une trace. Une très longue ligne.

Une très lourde trace. Pour unir, séparer, partager, départager.

Attacher mon village au village d’à côté.

Une ligne, un lien, un fil.
Une route coulante, glissante.
Une corde flottante.
Pour se pendre.
Ou faire sécher le petit linge des ingénues.

Ma grand-mère lavait nos chemises à fleurs dans une grande lessiveuse en fer.

J’étais une fille. Ma sœur.
Rieuse. Moqueuse.
Joyeuse. Boudeuse.
Une belle petite fille.

TIC TAC ! TIC…

*(Les Editions Moires, Collection Clotho, 2016)

LIRE ici LA REVUE TERRE À CIEL

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