PARLER, ÉCRIRE AUX ARBRES. Et à qui d’autre s’adresser quand plus rien ne tient debout ?

photo : Ann Cantat Corsini

LA RUE. Votre livre « Parce que les arbres marchent » évoque une symbolique forte, l’idée de se tenir debout, de se mettre en mouvement,  vous adresser aux arbres, communiquer avec les plantes. Une idée dans l’air du temps. Ainsi vous parlez la langue des arbres ? 

Thézame Barrême.  Parler, écrire aux arbres. Et à qui d’autre s’adresser quand rien ne tient plus debout ?  Que personne ne répond ? N’entend tes appels au secours ? Que personne ne connaît le nom de de la pierre qu’on t’a jetée. Celle qui sans te tuer, te raidit la nuque, la bouche, le cou. Écrire en crachant la pierre, le sable, le goudron, le caillou. Sans rien vouloir dire. Redessiner un corps au delà du corps morcelé,  inventer une langue qui ait du ventre, une langue survivante. Une voix qui relie tout. Le ciel, le sol. Ton cri qui jonche le sol. Si je me suis accrochée aux arbres, c’est que je n’ai pas pour faire « mode ». Simplement pas pu faire autrement. En langue populaire « m’accrocher aux branches », des arbres de mon enfance, une forêt, un récit, une chanson,  la poésie. Décoller du réel, décaler le langage. Trouver l’élégance, l’extravagance de rester en vie.  Les arbres et les plantes étaient là avant nous. C’est aux arbres que nous devons notre monde, ils ont tout créé, notre oxygène… Ce sont eux qui nous ont fait. Ils sont portés vers la vie. Aussi, ils doivent bien avoir une idée de ces endroits où le monde va quand tout s’en va. Les arbres savent notre avenir,  la façon dont on respire. Apprendre le langage des arbres pour savoir ce qu’il en est de la vie, de la mort. De l’amour, du partage, du courage. Changer d’air. Notre rapport à la violence faite aux herbes fragiles. Fragilisées un temps, tout le temps. Ces herbes que l’on dit aussi folles. Que moi. J’aime cette phrase de Wittgenstein « Les limites de notre monde, de notre pensée sont les limites de notre langage ».

LA RUE. Vous avez dit quelque part que votre livre « Parce que les arbres marchent » est une sorte de « manifeste ». À la fois un cri d’amour et une lettre de révolte face aux violences sociales et familiales faite aux femmes et aux enfants. Il est paru aux Éditions Moires en 2016, c’est à dire un peu en avance par rapport mouvement #metoo et #balancetonporc. Y-a-t-il un lien avec ce mouvement ? Ne pensez-vous pas que ce mouvement réactive la guerre des sexes ? Qu’il va un peu trop loin ?

Thézame Barrême. « Parce que les arbres marchent » n’est pas un livre en avance. C’est simplement un livre dans l’air du temps, en lien, en effet avec la révolution #metoo. Les femmes parlent et continuent de parler. Et enfin on les écoute. Ce qui est un fait historique, comme mai 68 il y a 50 ans en France. Sauf qu’aujourd’hui le mouvement est mondial. International. Une immense appel « au secours » ! Je tiens à le dire. Bien davantage qu’une volonté de régler ses comptes. Ou un pseudo effet pervers du puritanisme américain. On a accusé les femmes ne pas être élégantes en « balançant des porcs ». C’est ce que les violents font qui n’est pas élégant. Il fallait frapper un grand coup, que la honte change de camp. Pour la honte glisse sur nous, au lieu de se terrer en nous. En balançant les violents, nous avons redonné de la dignité aux hommes qui se soucient du « quand dira-t-elle ». Il y a encore beaucoup à faire pour l’égalité entre hommes et femmes. Le chemin est long mais nous y arriverons. Libérer les femmes pour de bon. Reconnaître leur travail, leur salaire, leur parole pour que leur corps ne soit pas la seule monnaie d’échange. Que chacun, chacune puisse jouir dignement de son corps, de ses désirs, de son courage et de ses capacités à construire un monde meilleur, voilà l’avenir. Je ne vois pas en quoi cela « réactiverait » la guerre des sexes qui existe depuis la nuit des temps. Au contraire, pour moi c’est aller vers la signature d’un traité de paix durable, équitable, inéluctable. La route est longue. Mais la route est là. Paris, le 8 mars 2018