LETTRE OUVERTE, CAVALCADE SALVATRICE. DEVENIR FÉMININ par Nox, Mouvement

DEVENIR FÉMININ. Thézame Barrême est l’auteure de Parce que les arbres marchent, paru aux éditions Moires en 2016. Artiste pluridisciplinaire, elle livre avec ce dernier ouvrage la traversée de 32 phases d’écriture, comme autant de reflets de combats.

Les combats que Thézame Barrême déploie dans Parce que les arbres marchent, sont ceux du devenir de la question féminine face aux invectives d’un monde qui se targue de normaliser nos relations en faisant des concerné.e.s les cibles d’une oppression. Retour sur les mouvements d’une puissance féminine qui en actes, a su combattre sans admettre ni embrasser le mimétisme d’un conflit engendré par un virilisme établi.

C’est par la poésie et les rythmes de chaque phase que Thézame Barrême s’emploie à donner le ton, tragique mais non pas résigné de son combat. Face à la norme et l’oppression patriarcale, l’auteure conçoit une résistance hors cadre de ce que l’on pourrait envisager comme les débâcles d’un couple en perdition. Chaque violence est empreinte de beauté sans se défaire de la fragilité assumée d’un vécu qui ne se laisse pas prendre au dépourvu.

En effet, lorsqu’elle est face aux agressions de l’Homme supérieur – marqué des lettres majuscules tout au long de l’œuvre, non pas dans l’écriture littérale mais au sens sémiologique – on remarque la puissance créatrice que la résistance de sa féminité déploie.

Peu importent les stratégies de l’ennemi.e, Thézame Barrême invente toute une élaboration quant à l’écoute de son corps et de ses affects, notamment par le lien de parenté qui la lie à son enfant, socle des divers mouvements de lutte de ses écrits et mise en pratique. Il est le territoire d’un imaginaire arborescent, qui s’étend lors de la réalisation de l’identité femme-arbre.

Les blessures n’en sont pas moins des stigmates douloureux. Et c’est souvent à ce moment-là que l’expression de sa poésie change de forme : mutation des mots et des phrases courtes, épurées (qui de fait ne nécessitent pas de grands discours pour toucher le lecteur.ice) qui si, un minimum se faut, se plonge dans la réalité sociale problématique de devenir féminin face aux invectives normatives véhiculées par un patriarcat totalitaire et tout aussi collaborateur lorsque les liens de familles unissent par-delà les solidarités de genres possibles.

Un récit qui ne se donne pas de trame particulière à respecter, on est là dans une dynamique qui se conçoit presque de façon thérapeutique, si l’on cherche à comprendre la démarche de l’auteure. Néanmoins, la victimisation n’est pas ce qui nous entraîne à réflexion. Effectivement, les différentes étapes, toutes liées à des forces qui se rapprochent presque d’une mystique proche de Rêver l’obscur, de Starhawk, nous indiquent clairement que si cette aventure est avant tout force de vie, c’est par un lien de causalité à une destruction première. Nommer la peur avant de la combattre.

Face à cette oppression qu’elle dénonce dans un souci du détail des plus réaliste et cohérent, Thézame Barrême s’emploie à sa propre volonté, engendrant une puissance qui se distingue parmi une multitude de formes de résistance effective et envisageable face à l’ennemi. La poésie et de fait les variations de rythmes, une phonétique traversée par une certaine musicalité, un ton qui se remarque et un imaginaire qui sait remettre sur pied celle qui compte sur ses sœurs. Et ce pour une cavalcade salvatrice. Le tout est établi en corrélation aux rites cathartiques de son écriture.

Qu’importe la stratégie politique, Parce que les arbres marchent est l’expression d’un rapport de force en constant devenir. Les armes sont à imaginer et la littérature de Thézame Barrême est à la fois le moyen et la force première de cette lutte.

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PORTRAIT RÊVÉ par Brigitte Kernel, France Inter

Un auteur, dans ce portrait rêvé, une histoire. Un auteur, avec un regard particulier sur la vie, le voyage, l’enfance. Pour qui le détail est très présent. Un auteur femme avec une voix de femme, posée, avec un fond timide et sentimental. En même temps, quelqu’un qui sait ce qu’elle veut, ce qu’elle fait ! Et ce qu’elle fait tourne autour de la musique, de la poésie… où elle transforme sa fragilité et utilise sereinement son goût des mots. C’est frais, c’est vrai, poétique, assumé. Avec un côté Prévert ». Brigitte Kernel. France Inter.

TOUT EST PERDU SAUF LE BONHEUR, tout l’art d’une prosodie sobre, par Jean Palomba, Revue TERRE à CIEL

Jacques Prévert (1900-1977)

L’ESPÈRE-LUETTE, chronique poétique

Thézame Barrême : Parce que les arbres marchent*

La marche du titre est à mettre en résonance avec ce mantra de Prévert « tout est perdu sauf le bonheur ». C’est un chant qui s’écrie, s’est écrit mot à mot, avec les mots simples des comptines et des chansonnettes. C’est aussi un roman au sens moyenâgeux du terme : œuvre narrative en vers où les passions, les sentiments et les mœurs sont objectivement et subjectivement représentés. Mais c’est un vaste drame où le cœur et la pensée d’une femme sont encore tuméfiés par les coups de l’autre, Monsieur le mal-mâle, l’homme aux mots de fer, enfermé dans un cauchemar qu’il inocule, poison violent, prison mentale dans laquelle celle qui chantait, l’amante, devenue mère, est tuée à petit et grand feux, torturée au fil de la lame, celle des phrases en capitales dans le texte à lire.  Sont mis en opposition la claire densité d’un roman personnel et les cercles de l’enfer d’un autre (Monsieur) défiguré par la haine.  

Il y a une sève qui court tout le long des petits buissons de textes dans le livre qui maintient l’esprit en éveil même au plus proche de la mort. Il y a un clignement qui laisse entrer la vie entre deux archipels de cils mouillés de peine. Averses, gros grains, orages, ouragans et cataclysmes de larmes. Pourtant, c’est encore une amoureuse qui chante et murmure, une sœur qui parle, une mère qui berce et psalmodie une ritournelle comme on passe un baume sur la peur tout contre la douleur et pour le courage. Cœur face à un arbitraire qui a perdu le sens commun, comme on dit.

En ces temps où l’identité voudrait faire souche, où les bourreaux sont appelés à sortir des urnes pour ériger des murs, Parce que les arbres marchent insuffle un élan, une rage pris, cherchés, fouillés au plus profond de l’être, dans cet endroit ineffable et qui échappe où réside ce que l’auteure nomme son cœur-rage. Histoire intime, chant de révolte au féminin contre la violence faite à une femme, à chacune à chaque instant, Parce que les arbres marchent est aussi un écho à ce vers transfiguré de Brel : « Moi je t’offrirai des perles de mots ». Car c’est ainsi qu’il est conçu. 32 chapitres, 32 titres, 32 mots qui vont infuser dans la page et produire le texte où court la voix. Ils s’entendent comme des gouttes de pluie, s’égrènent comme des secondes, se discernent comme des lueurs dans la nuit, des étincelles de jour en courses syllabiques dans la phrase : Parce que les arbres marchent – tout l’art d’une prosodie sobre, mouvante, imperceptible parce qu’ irréductible, énergique et farouche. Alors, dans cette fuite fruitière, on saisit la moindre inflexion de celle qui dialogue au plus près de l’ouïe, de sa pensée qui s’ébroue au fil du temps de la marche. Un fil d’écriture déroulé pour recoudre une plaie que l’autre enviolenté aurait voulu mortelle.

Parce que dans tout poème, il y a la voix, la main, le fil, la mémoire et le rêve, Parce que les arbres marchent est poème. Chanson poème, roman poème et poème conte. Roman narrant la réalité des affres, conte avec ogre et enfant portant en transparence le réel incompréhensible. Poème d’abord écrit à la main par un arbre-femme qui se ré-invente dans la marche, ses mains comme des branches, ses mots sur des feuilles dont les tiges sont des pieds, des ailes en rameaux. Marcher pour s’envoler vers les souvenirs, leurs secrets et leurs secrets d’enfance, et surtout vers l’à venir, ce chemin qui vient : ligneux et mélismatique comme l’écorce essentielle des arbres de Thézame Barrême.

[extrait] :

RIEN ! TU SERS A RIEN !

UN CHIEN SUR SA PAILLASSE !

RIEN ! J’AI DIT ! RIEN !

La fois d’après, j’ai bien servi, ma sœur.
J’ai bien servi.

Très bien servi.

J’y suis allée.
Comme non jamais.
J’y étais allée.

Et je n’en reviens pas.
Toujours pas.

L’épreuve du rêve.
La guerre du feu.
Feu !

J’en reviens pas.
« T’aurais fait quoi à ma place ? »

Place.

PLACE. Un village rempli de petits vélos rouillés.

C’est là qu’on vivait. Ma sœur.

Les genoux dans les orties. Et les papillons mordorés.

Un village où il n’y avait pas de place. Pas de place du village.

Juste une ligne, une rue, une trace. Une très longue ligne.

Une très lourde trace. Pour unir, séparer, partager, départager.

Attacher mon village au village d’à côté.

Une ligne, un lien, un fil.
Une route coulante, glissante.
Une corde flottante.
Pour se pendre.
Ou faire sécher le petit linge des ingénues.

Ma grand-mère lavait nos chemises à fleurs dans une grande lessiveuse en fer.

J’étais une fille. Ma sœur.
Rieuse. Moqueuse.
Joyeuse. Boudeuse.
Une belle petite fille.

TIC TAC ! TIC…

*(Les Editions Moires, Collection Clotho, 2016)

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